flagellation-d-urbino

 

L’expression « Les guerres d’Italie » désigne habituellement les interventions militaires de la France dans le Nord de l’Italie et jusqu’à Naples de la fin du XVe au milieu du XVIe siècle. Mais l’Italie a été plus largement l’objet de très nombreux conflits depuis le XIIIe s., qui mettaient non seulement en cause des puissances étrangères comme la France et le Saint-Empire, mais aussi de nombreuses cités-états italienne plus ou moins puissantes pendant une période bien plus longue : Venise, Milan, les Etats pontificaux, Florence ou les plus modestes Ferrare, Mantoue ou Urbino.

Autour de 1450, l’état de guerre est quasiment permanent. C’est l’âge d’or des condottieres, ces grands capitaines qui mettent leurs bandes armées et leurs talents militaires au service du plus offrant, n’hésitant pas parfois à changer de camp au gré de leurs intérêts. Les villes ou les seigneurs passent avec eux un véritable contrat, la condotta, qui prévoit la durée de leur service en temps de guerre, ou de leur protection en temps de paix.
Le cas de Federico III da Montefeltro, duc du petit Etat d’Urbino (officiellement dans le giron du pape), est particulièrement intéressant. Les sommes colossales amassées par le duc, lui-même condottiere, servirent à doter sa ville de monuments somptueux, à faire venir à sa cour nombre d’intellectuels prestigieux, et à commander aux plus grands artistes de son temps des œuvres remarquables. Federico III reçut plus d’une demie tonne d’or en récompense de ses services pendant la guerre de Ferrare dans les années 1480. Formé au métier de soldat par Nicolò Piccinino, chef des armées du duc de Milan, il combattit une quarantaine d’années jusqu’à sa mort en 1482. Soucieux de laisser le souvenir d’une carrière militaire glorieuse, il fit dresser de lui une image à la fois moderne et chevaleresque, aussi bien par les poètes et philosophes (comme Marsile Ficin, principale cheville ouvrière du néo-platonisme qui eut une grande influence sur l’art de la Renaissance), que par les peintres comme Pierro della Francesca qui laissa de lui un portrait de profil, dans la tradition des médailles antiques, dont le genre connut un renouveau éclatant dans les petites cours de la plaine du Pô, comme à Mantoue en particulier). Ce peintre rédigea au cours de son séjour à Urbino des traités qui comptent au nombre des plus célèbres de l’époque à propos des fondements théoriques de la peinture, comme la perspective et l’utilisation du nombre d’or. On lui doit aussi la célèbre Flagellation du Christ dite Flagellation d’Urbino, dans laquelle ses principes théoriques sont appliqués d’une façon éclatante. Federico se fit faire un des cabinets d’étude (studiolo) les plus célèbres de la Renaissance : les murs étaient garnis de panneaux de marqueterie de bois représentant des perspectives, agrémentés de vingt-huit portraits d’hommes célèbres placés au-dessus, modèles à imiter ou sur l’exemple desquelles le prince devait méditer. Certains de ces portraits sont conservés au Musée du Louvre. Son fils et successeur, qui fut formé par des humanistes, continua d’attirer des artistes à Urbino. Baldassare Castiglione fit un portrait de lui dans son ouvrage fameux : Le Courtisan, qu’il écrivit quelques années après son séjour à Urbino.

statueL’on pourrait encore citer d’autres exemples d’œuvres grandioses réalisées à la gloire des condottieres les plus fameux : la statue de Gattamelata par Donatello à Padoue ; la statue de Colleoni par Verrocchio à Venise ; le projet de statue équestre par Léonard de Vinci pour le duc de Milan ; le fameux tableau du Louvre de la bataille de San Romano par Paolo Uccello etc.

Avant les changements dans l’« art » de la guerre qui apparaissent aux débuts du XVIe siècle, et la disparition totale des condottieres quelques décennies plus tard, ceux-ci auront été les acteurs d’une aventure non seulement politique et militaire, mais aussi culturelle, combinant tour à tour le rôle de soldats, de mécènes, d’élèves, de commanditaires, d’esthètes et de chefs fièrement passés à la postérité grâce à des artistes majeurs.

 

Bibliographie

Sophie Cassagnes-Brouquet, Bernard Doumerc, Les condottieres. Capitaines, princes et mécènes en Italie (XIIIe – XVIe siècle), Ellipses, 2011
Jacques Heers, L’histoire oubliée des guerres d’Italie (1250-1550), Via Romana, 2009
Le DVD Pierro della Francesca de la série Palettes

 

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